Paris-Athènes AR

  𝓒'était mardi matin un peu avant dix heures, j'étais occupée à laisser refroidir mon café assise à une table de la Dégu. Je trouve que le café de la Dégu est optimal quand il s'agit de le laisser refroidir. À mon sens on ne fait peut-être pas mieux, en tout cas à Nice. Pour St-Laurent je ne peux pas dire. À la table à côté le type qui me reluquait depuis un bout de temps se lance. Je vous reconnais qu'il fait, vous êtes chanteuse. À quoi vous voyez ça je réponds sur l'air ennuyé de celle qu'on n'emballe pas avec un baratin minable. Vous portez la bouche plus large que nature, de celle qu'on n'obtient que par un exercice régulier, voir opiniâtre. À ce compte je pourrais très bien être avocate, d'autant plus que nous sommes sur la place du Palais. Vous n'avez pas l'œil torve, objecte-t-il. Je me félicite in peto d'avoir gardé mes lunettes de soleil vissées sur le nez. Et je sens que je suis en train de craquer. Les compliments immérités me font toujours cet effet là. Qu'on me complimente sur mes beaux cheveux me laisse de glace, je trouve ça tout simplement normal, mais qu'on me dise que j'ai un regard franc me fait fondre. Ça tombe bien, je suis pilote de Boing et je vais à Athènes cet après-midi, aller-retour, je vous invite dans la cabine. C'est ça, vous et moi seuls dans la cabine, vous me prenez pour une fille facile ? Pas du tout, il y aura aussi mon copilote. Alors d'accord je réponds.

  𝓓epuis la cabine de pilotage d'un Boing on ne voit rien du paysage. En tout cas moi je n'ai rien vu, j'étais trop occupée à la manœuvre. Entre la checkliste, le réglage de la voilure et du cabrage, la vérification des instruments, le manche à balai, le pilote automatique, je n'ai pas vu le temps passer. On atterrissait à Athènes. Je m'apprêtais à sortir pour visiter la ville mais le copilote m'a rappelée : inutile de te rhabiller on repart dans trente minutes, viens ici, qu'on entame la checkliste du retour. Et on a refait tous les exercices de l'aller. Alors quand on s'est posé à Nice j'estimai que j'étais au point en matière d'aviation et je me suis vite mêlée aux passagers qui quittaient l'avion.

  𝓘ls étaient tout blanc. Il y a eu de sacrés trous d'air disait l'un. Tu parles de trous d'air, je crois plutôt qu'ils se sont envoyé une hôtesse, répond l'autre. D'ailleurs regarde celle-là, elle n'est pas blanche, ce doit être l'hôtesse de l'air. Je ne suis pas hôtesse, je suis écrivain, je leur dis. Ça tombe bien je suis chauffeur routier, je pars pour Istamboul dans une heure, je vous emmène. C'est ça, vous et moi seuls dans la cabine, vous me prenez pour une fille facile ? Pas du tout, il y aura aussi mon camarade que voilà qui me relaie au volant. Alors d'accord je réponds.

  𝓡omancier ce n'est plus comme avant. Depuis Jack London le lecteur réclame du vécu. Ce n'est plus possible d'écrire pénard dans sa robe de chambre usée jusqu'à la corde, pantoufles éculées au pieds, une bonne pipe à la bouche et un verre de schnaps à portée de main. De nos jours l'écrivain se doit de mouiller sa chemise. Les bons écrivains en tout cas. Je ne sais pas pour les autres.